vendredi 28 octobre 2011

Xavier Veilhan, Les Correspondances d'Orchestra



Xavier Veilhan, « Orchestra », Galerie Perrotin – jusqu’au 12
novembre 2011

Par Laurence Gossart

Il ne reste que quelques jours encore pour déguster « Orchestra » de Xavier Veilhan à la galerie Perrotin. Déguster, apprécier, s’imprégner mais surtout s’immerger dans l’œuvre. Il est de ses pratiques contemporaines qui nous happent par leur intelligence et leur beauté. Nous entrons dans l’univers créé par Veilhan comme dans une forêt aux essences multiples où les éléments se juxtaposent naturellement, entretiennent des dialoguent plastiques et symboliques qui induisent de la signifiance. Cette forêt qui n’est pas sans évoquer – à nos yeux - celle des Correspondances de Baudelaire « La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles ;/ L’homme y passe à travers des forêts de symboles /Qui l’observent avec des regards familiers. »

On se promène dans cette installation qui va chercher tout autant dans les racines de l’œuvre de Veilhan que dans ses toutes dernières recherches. On éprouve une sensation d’enracinement mais d’ascension aussi au travers du mouvement spiralé récurrent. Les univers, si différents soient-ils d’une pièce à l’autre, crééent une unité mise en œuvre par ce mouvement dynamique (ou par la dynamique du mouvement). Entre pause méditative et énergie cinétique, les deux premières pièces – Le Monument et les Rayons – donnent le ton de cette exposition.

Le Monument, immense socle commun aux trois figures et multiples matériaux - le tout monochrome -, est un espace qui nous invite à nous mêler et nous inclure dans la perspective de ce rouge intense. Des places sont réservées à l’assise comme des bancs publics mais l’on peut aussi circuler et, pour ainsi dire, bavarder avec les nymphes et éphèbe de ce drôle de jardin. Tourner autour, pénétrer les œuvres, c’est cette dynamique qui est en marche dès les premières pièces. Nous traversons une forêt de Stabiles qui s’érigent autour de nous mais autour desquels nous circulons. Il y a bien un jeu entre les objets et le spectateur, un tête-à- tête les yeux dans les yeux parfois comme avec Gorilla, Gorilla, Gorilla. Mais ici c’est frontalement, face-à-face que le dialogues’instaure, une force animale imposante, une force naturelle, primale.

L’installation monte en puissance symbolique en même temps que nous gravissons les marches de la galerie afin d’accéder à l’étage. Ici sphère, hélice, ellipse donnent au visiteur qui arpente les salles différentes potentialités dynamiques. Les sens sont à l’épreuve. La Turbine oppressante qui nous accueille et nous surplombe est comme la grosse caisse de cet « orchestre » : elle donne le ton tout en s’offrant comme un axe à partir duquel les ponctuations et harmonies plus légères se déclinent. Répétition du motif de la spirale - motif symbolique fort-, harmonie méditative et délicate au centre de laquelle la sculpture Alice en bronze peint de jaune s’impose comme une diva silencieuse qui nous fait partager la plénitudede sa beauté. Le Mobile quant à lui fait basculer et se mouvoir avec une force quasi magique le poids de nos perceptions. Poids suggéré ou réel, nié ou affirmé, Xavier Veilhan s’amuse avec le centre de gravité. Comme un clin d’œil à la toute première pièce de cette exposition, Les Rayons, Marine aux rayons rayonne de ce jaune de lumière et vient ponctuer avec légèreté l’ensemble de cette composition.

Et il y a les Arbres, petites peintures aux nuances de vert multiples et aux essences variées dans lesquels ont perçoit le plaisir que l’artiste à encore de peindre. Les Arbres sont-ils des traits d’union ? des pauses ? des respirations ? Le fait est qu’ils s’imposent et jalonnent l’exposition de façon récurrente créant ainsi des percées dans les murs mais enracinant aussi l’exposition dans la pratique de Xavier Veilhan.

L’artiste joue de l’ellipse, forme géométrique et littéraire à la fois, qui permet à chacun de se poser sur l’une des palles de l’hélice Veilhan afin de créer son parcours à son rythme, dans ses propres temps et mouvements. Une belle méditation sur une humanité aux multiples aspects…coordonnés.

dimanche 28 août 2011

Anne Durez, Année Lumière...

Par Laurence Gossart

Anne Durez Année Lumière

LIENART éditions, Montreuil-sous-Bois, 2011. 96 p., ill. coul., 22x22 cm, 25 euros.

Anne Durez, Année Lumière : un livre d’une touchante et troublante beauté. D’abord par sa prise en main. Un objet doux, bleu, carré sur la couverture duquel se dessine dans une palette de gris bleutés un horizon. C’est une image extraite de sa vidéo Année Lumière qui donne son titre au livre. Et l’on ouvre ce livre sur des pages soyeuses, translucides - presque un papier bible –qui incitent à la délicatesse. Le lecteur perçoit d’emblée la dimension méditative de ce qui va lui être donné à pénétrer. De page en page le travail d’Anne Durez se donne à voir. Le livre est fait en deux parties, la première qui présente le film Année Lumière de 2007- partie introduite par un remarquable texte de Gilles A. Tiberghien - réalisé dans le cadre d’une résidence Villa Médicis Hors-les-murs. Hors les murs certes, surtout hors limites. Ou presque.
Anne Durez part trois mois aux confins de l’Europe : « De février à mai 2005, j'ai vécu cette période que l'on appelle l'hiver éclairé, en fin de nuit polaire et jusqu'au jour continu, sur l'Archipel du Svalbard (Spitzberg), la terre habitée la plus proche du Pôle Nord. » Cette fine lumière bleue qui jalonne tout le livre met aussi en lumière la porosité des relations que Anne Durez tisse entre le corps et le paysage. Le paysage apparait ici comme un autoportrait. Le paysage façonne la femme qu’elle est, il s’inscrit en elle, en modèle les formes, lui impose les limites toujours repoussées de son corps.
La seconde partie du livre, préfacée par Jean-Marc Huitorel, se nomme « Un silence à faire crier les pierres ». Comme une autre voie - ou bien devrions-nous écrire « voix »- de métamorphoses pour cette femme endormie en chien-de-fusil. L’image de la belle endormie- le long d’un rivage métaphorique ou réel (Donnant 1, S’ils se taisent) – est chaque fois contextualisée dans des situations qui violent les limites de sa corporéité. Un corps que la vie met en éveil et au cœur duquel retentit un nouveau timbre de voix.
Le livre s’offre comme une méditation sur la métamorphose, les états de ruptures et de continuité, les états d’éveil et de renaissance. Dans ces différents temps du livre, Anne Durez témoigne des liens ténus entre l’imaginaire et la réalité où les superpositions de perceptions ouvrent les voies de cheminements possibles. Si ce livre rassemble- telle une monographie- les œuvres d’Anne Durez, il fait surtout lui-même œuvre.

samedi 27 août 2011

Incorporer l'image...

Brancusi, Film, Photographie – Images sans fin
29 juin – 12 septembre 2011

Par Laurence Gossart

Le projet de cette exposition est de montrer un pan particulier de la collection Brancusi du Centre Georges Pompidou. Et c’est une belle réussite. Cette exposition est un petit bijou. On y découvre l’importance de la photographie et du cinéma pour l’artiste et sa façon de s’en emparer. Si l’image comme médium et support de création artistique est majoritairement présente dans cette exposition, il y a aussi une belle place faite aux aspects plus documentaires. On peut voir sur certaines bandes l’artiste dans l’atelier. Brancusi, en filmant ces moments où il est au travail, nous permet de mesurer l’ampleur de la tâche qu’il accomplit, la force déployée, le rapport physique avec la matière qu’il ordonne. La masse à la main, cognant sur un bloc, on éprouve des dizaines d’années après le corps à corps qui se joue entre l’artiste et son œuvre en cours. Il est toujours troublant de constater l’écart entre la brutalité des gestes d’un sculpteur lorsqu’il dégage les formes et la finesse des œuvres qui en résultent.
Le corps dans l’œuvre de Brancusi est l’un des piliers forts. Ainsi, tout un pan de l’exposition est consacré à de superbes images de ses modèles féminins. Une en particulier, Florence Meyer, qui danse, vit, sourit sous l’œil appareillé de Brancusi. Ces images font œuvres. Brancusi ne s’y trompe pas, il observe avec finesse la somptueuse beauté et la grâce des mouvements de cette jeune femme. Elle évolue sur un socle de marbre, sculpture vivante, au milieu des autres sculptures de l’artiste. Brancusi possédait un exemplaire de L’Evolution créatrice de Henri Bergson sur lequel – nous précise-t-on sur l’un des cartels de l’exposition – il avait souligné une phrase qui apparait comme une clé : « […] en réalité le corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n’y a pas de forme car la forme est de l’immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel est le changement continuel de forme : la forme n’est qu’un instantané pris sur une transition. »
Ces rapports entre corps/ image et forme/mouvement animent le parcours de l’exposition d’un bout à l’autre. Brancusi se donne à voir au travail, il montre ses modèles et repères, ou encore photographie et filme ses sculptures. Ce troisième aspect de son expérience du film et de la photographie déplace la notion figée qui voudrait que la sculpture soit immobile. Ici on le voit expérimenter un nouveau matériau. Pour ainsi dire, il incorpore l’image dans ses œuvres. Mouvements, jeux d’ombres et de lumières créés une vie autre à Léda par exemple. Les images offrent une mise en perspective de l’œuvre ou encore un « commentaire » de l’artiste sur ses sculptures.
L’exposition est accompagnée d’un très beau catalogue qui permet vraiment de poursuivre l’expérience au-delà du musée. Il serait dommage de la louper.

vendredi 22 juillet 2011

Un artiste invité à l'internat d'excellence: Julien Berthier

Par Laurence Gossart

Depuis le mois de février les élèves de 3ème accueillent dans leur classe l'artiste plasticien Julien Berthier. En résidence à l'internat jusqu'à la fin de l'année scolaire 2011, Julien Berthier intervient auprès des élèves en les guidant dans le champ de l'art contemporain. Ensemble ils ont choisi une thématique de travail en lien avec les préoccupations artistiques de Julien Berthier: « Espace public et Monument ».
L'espace public est un des terrains de prédilection de Julien Berthier. Il en observe les usages, fonctionnements et dysfonctionnements. Au regard de la richesse potentielle des différents lieux qu'il arpente, il multiplie les propositions artistiques. Les œuvres de Julien Berthier semblent stigmatiser l'absurdité, la complexité mais aussi la beauté des espaces publics que nous fréquentons, en d'autres termes, dont nous avons l'usage. Ainsi ce sont nos propres dysfonctionnements qui transparaissent dans les œuvres : sans jugement, sans prétention mais avec un sens aigu de l'autodérision.
L'artiste a présenté ses œuvres (www.julienberthier.org), ses recherches et l'esprit général qui préside à sa création. C’est l’expérience d'une pratique artistique contemporaine qui est en jeu dans ce partenariat. S'il est vrai que le projet a pour centre le travail de Julien Berthier ce dernier fait graviter autour de sa pratique de nombreuses autres œuvres. En présentant les créations d'artistes contemporains il offre une culture nouvelle aux élèves et surtout leur propose des champs de réflexion et d'action différents. La réflexion a été menée en plusieurs temps. Les élèves ont été accueillis au Plateau à deux reprises (préciser les expositions) où ils ont été en contact directe avec des œuvres d'art contemporaines. Puis le travail s'est poursuivi à l'Internat d'Excellence où Marie Baloup et Julien Berthier leur ont montré de nombreux documents sur des productions artistiques touchant à la thématique de l'espace public et de ses usages. Forts de ses nouvelles références artistiques, les élèves ont pu commencer à élaborer une réflexion plus solide sur la question de l'espace public.
La thématique choisie par les élèves et Julien Berthier est « Monument pour un non-lieu, monument pour les non-êtres ». Derrière ce titre se cache une belle réflexion que les élèves ont menés sur leur environnement. Tout d'abord c'est le lieu qui a été choisi : les abords de la gare de Bagneux, gare RER par laquelle tous les élèves et personnels de l'internat passent quasi quotidien-nement. Une forme de non-lieu, ou de lieu aux contours et fonctions difficilement définissables. Il s'agit d'un espace public partagé entre de multiples formes de circulations. C'est un espace où l'on ne s'arrête pas. Tout y est mouvement ou indicateur de celui-ci : boîte aux lettres, cabine télépho-nique, plan de métro, parking à vélos, station de bus, RER, route nationale etc. En ce sens les élèves ont développé une analyse fine concernant l’espace public et l’urbanisme que le programme de 3ème demandent de développer : « Savoir regarder la ville, l’édifice, le "construit", en comprendre les enjeux, en mesurer l’intérêt […]. Les objectifs sont, à travers la pratique, de faire observer et de faire acquérir les moyens de comprendre l’environnement architectural ».
Ainsi l’intervention dans la classe de Julien Berthier a permis d’articuler plusieurs aspects des enjeux du programme d’arts plastiques de 3ème : l’aspect architectural, la relation du corps à l’œuvre, la maîtrise de gestes et savoirs faire, la capacité à élaborer un projet structuré et à le soutenir au moyen d’une argumentation précise.
Mais l’autre aspect important de la réflexion des élèves est axé sur ce que nous nommons ici les « non-êtres ». Les élèves ont été frappés par la présence des personnes sans domicile fixe qui se trouvaient devant la gare. Ils ont été émus par ces sdf seuls êtres en arrêt dans ce lieu de transit.
La thématique du programme d’arts plastiques de 3ème est « le corps à l’œuvre » « implication du corps de l’auteur dans l’oeuvre en cours d’élaboration (grands formats, postures, gestes, occupation de l’espace) » . Aussi le travail décliné par la suite s’est orienté sur la relation du corps à l’espace Le corps de l’auteur mais aussi le corps représenté : corps entre stagnation et mouvement, corps présenté, corps suggéré mais surtout assujetti à une réalité sociale et politique. En effet qu’en est-il aussi de ces corps d’hommes et de femmes sans visibilité au regard de la société ? Alors, émus par la réalité de ces êtres, les élèves ont proposé des projets artistiques comme des hommages pour rendre visible à leur façon ces hommes et ces femmes. Loin de l’exercice d’application, c’est bien dans une réflexion personnelle encadrée, structurée et accompagnée par Julien Berthier et moi-même que les élèves ont pu découvrir la richesse d’une réflexion que permet l’élaboration d’une pratique artistique.
Après être allés observer le lieu – la gare de Bagneux – les élèves ont réalisé un projet écrit de leurs intentions. Ce projet s’accompagnait de dessins afin de les conduire à mettre en forme leurs pensées et leurs intuitions. Il est demandé aux élèves de 3ème de « reconnaître et de savoir utiliser des opérations :- en dessin : schématiser, esquisser, réaliser un croquis, rendre compte du volume en modulant le trait et les valeurs ». C’est à partir de ce travail sur projet personnel encadré que les productions ont commencé à prendre forme. Car, en effet, il s’agit bien aussi de mettre en forme des intuitions, des perceptions et de trouver la ou les possibilités inhérentes à chaque proposition. Procédant ainsi, les différents groupes d’élèves ont fait émerger des propositions extrêmement variées. Le B.O. précise entre autres aspects du programme d’arts plastiques de 3ème que « l’important est que cet ensemble favorise l’initiative de l’élève et la dynamique de ses projets. Il sait choisir des matériaux, des instruments, des moyens pour mettre en oeuvre et produire plastiquement. Il sait affirmer son expression personnelle, ses capacités d’invention, son point de vue, avoir recours à des références et les utiliser ».
De la sculpture (Mohamed, Cédric, Medhi, Alexandre et Benjamin) à l’intervention in-situ (Iona, Clémance, Lana), passant par la citation du tableau d’autel (Marion, Ines, Eloïse), ou encore un pénétrable (Jordan, Kévin, Ilyass) ou une simili plaque de commémoration, chacun de 7 projets élaborés par les groupes d’élèves interroge la « présence matérielle de l’oeuvre dans l’espace et l’investissement du lieu de présentation » mais aussi la « relations spatiales entre l’oeuvre et le spectateur (“être devant”, “tourner autour”, “pénétrer l’oeuvre”, etc) ». Présentés durant quelques heures sur le lieu, c'est-à-dire, devant la gare de Bagneux, les élèves ont vu leur travail vivre de façon autonome, prendre une autre ampleur grâce à la confrontation avec un public. Ils ont tout d’abord cherché à placer dans l’espace leurs productions de façon pertinente, puis ont accompagné les spectateurs de cette intervention in-situ afin d’expliquer leur différents projets.
Ce projet fort a été l’occasion d’une profonde réflexion humaniste où les productions, au croisement du politique et du social, ne perdent en aucun cas leur de leur force plastique et artis-tique. Chaque projet d’élève a été ciselé et pensé avec une telle finesse que nous-même, ensei-gnants, artiste avons été extrêmement émus et fiers de l’immense maturité et variété de pensée qui s’est développée sous nos yeux. Point d’aboutissement d’une année scolaire où des pédagogies différenciées se sont développées, ce dispositif a participé pleinement au développement d’une pratique d’enseignement fondée sur et à partir de l’art qui est devenue tout au long de cette année 2010-11 un des trois piliers de l’Internat d’Excellence de Cachan.



Laurence Gossart, professeur d’arts plastiques de l’Internat d’Excellence de Cachan

mercredi 25 août 2010

Prisée par l'instant - Sophie Ristelhueber, Beyrouth 1982

Par Laurence Gossart



« […] Le temps c’est l’instant et c’est l’instant présent qui a toute la charge temporelle. Le passé est aussi vide que l’avenir. L’avenir est aussi mort que le passé. L’instant ne tient pas une durée en son sein ; il ne pousse pas une force dans un sens ou dans un autre. Il n’a pas deux faces, il est entier et seul. »
Gaston Bachelard[1]


Les pratiques artistiques qui procèdent de « l’inventaire » et de la « collecte » ont en commun un certain nombre de gestes : le rassemblement, l’accumulation, l’amoncellement, la répétition, le classement, la présentation etc. Chacun de ces termes relève du processus mis en œuvre. Mais ce qui anime ces différentes démarches c’est le désir de trouver quelque chose. Faire l’inventaire, c’est répertorier ce qui est trouvé. Inventer, c’est trouver quelque chose de nouveau, le nommer, et enfin le répertorier dans la carte du champ des choses existant. Inventer et inventorier le monde, collecter et collectionner celui-ci. La démarche adoptée ici se fonde sur l’étymologie commune des termes inventer et inventorier : inventer et inventorier viennent tous deux du latin invenire qui signifie trouver. Tout collectionneur ambitionne de trouver la pièce rare, insolite qui va donner corps à sa collection et sa recherche effrénée, incessante et compulsive. Pièce rare qui dès lors qu’elle aura été trouvée comblera partiellement le désir sans pleinement le satisfaire. Ainsi une autre pièce à la rareté fantasmée ou réelle sera recherchée, trouvée, et répertorié dans le champ du « j’ai ».
Dans cette course à la rareté se dessine le besoin de posséder les choses, d’avoir la main mise dessus, d’avoir une emprise sur elle. Les modifications des modes de production que connu le XIXème siècle – la Révolution industrielle – induisent une relation à la temporalité nouvelle. Rapidité et industrialisation deviennent les modèles d’une epistémée naissante qui s’organise autour d’une rationalisation du monde. Ce dernier est l’objet d’une tentative de compréhension scientifique, ordonnée et ordonnante qui se veut incontestable. Compréhension qui est une autre forme de préhension du monde, de prélèvement et de collecte de celui-ci, ou bien, pour le dire autrement, de « prise » sur lui.
Mais s’il y a bien un élément sur lequel l’être humain n’a aucune prise c’est le temps ; ce flux d’éléments qui apparaissent et disparaissent sans que rien ne puisse en confirmer l’existence. Des êtres qui passent dans la rue, des oiseaux qui se posent à vos pieds pour picorer quelques miettes tombées à terre, des figures impalpables qui échappent à toute fixité. Le temps ne se fige pas, il passe. Cette absence de « prise » sur le temps est tout autant le sujet d’un sentiment de perte que l’objet de créations poétiques des plus profondes. L’instant est cette donnée abstraite et intangible dans laquelle nous évoluons et qui nous échappe totalement. Collecter des instants, les inventorier, ressort du rêve de cette « prise » sur le temps. Prendre le temps, avoir prise sur le temps, saisir l’instant pour l’offrir à la durée et la pérennité, est peut-être un des enjeux de la thématique « Collecte et inventaire » proposée ici.
Dans ce mouvement qui consiste à « prendre » le monde, un nouveau modèle de représentation s’invente : la photographie. Elle a un rôle central dans la compréhension, la compression, et surtout, dans l’illusion du saisissement de l’instant. Dès sa divulgation au XIXème siècle, la photographie est mandatée par la société qui la voit naître d’une mission de collecte d’information et de diffusion. Elle répertorie, renseigne, informe, et bien entendu, elle archive. La « prise » de vue photographique est une nouvelle forme d’appréhension de la société en pleine mutation. Le monde est perçu et saisi au travers de cet instrument dont la dimension technique conduit à fantasmer une certaine vérité de l’image. La nouvelle image autorise ainsi à inventorier le monde, à chercher et trouver d’autres horizons. Et il y a bien invention, au sens étymologique, car la nouvelle image se constitue en partie sur l’idée qu’elle est un substitut de ce qu’elle représente. De fait il devient indispensable de la protéger et de l’archiver.
De la même manière que la circulation des biens et des personnes s’accroît, la diffusion des informations est inscrite dans un flux d’informations à la luxuriance grisante. L’archive dématérialisée est accessible à tout un chacun qui possède un tant soit peu la technique. L’actuel IPad par exemple facilite les recherches à tel point que chacune des applications proposées anticipe et détermine le désir de l’utilisateur. Dans cette anticipation du désir, l’espace apparemment augmenté des possibilités est amplifié. En accroissant les possibles, les technologies modernes donnent de l’essor à la vitesse de propagation des flux d’informations et modifient notre rapport à l’évènement. Tout devient événement.Posséder des informations, des images, des documents est une chose, mais avoir la capacité à les regarder, les comprendre, nécessite un autre mode de relation au temps de ces évènements.
Dès 1982, face à l’accélération et la virtualité des images et des informations, la photographe Sophie Ristelhueber créé une rupture. La série Beyrouth développe un répertoire photographique de bâtiments en ruine. Des images de petit format, présentées dans des cadres sobres, qui pourraient même devenir une forme de petit musée imaginaire où chaque photographie est une alcôve de temps pétrifié sous les bombardements. Les bâtiments répertoriés sont en suspens, « pris » en photographie avant qu’ils ne s’effondrent. Loin du formalisme froid des Becher, les « ruines » de Sophie Ristelhueber se dessinent dans les impacts de tir et les effondrements qui en résultent. L’image créé un espace-temps au sein duquel sont retenues quelques uns des signes des vies qui traversèrent ces lieux. Privés ou publics, chaque bâtiment est saisi sous un angle qui lui confère beauté et charge émotionnelle tout en en préservant leur fragile intimité. Ce sont des images qui nécessitent du temps pour être vues. Bien plus que des documents, ces photographies inscrivent de l’intime dans chaque cavité laissée par les tirs de roquette. « L’évènement, dit Gilles Deleuze, ne se confond pas avec l’espace qui lui sert de lieu, ni avec l’actuel présent qui passe […] c’est dans le temps vide que nous anticipons le souvenir, désagrégeons ce qui est actuel et plaçons le souvenir une fois formé. » Les ruines de Beyrouth vues par Sophie Ristelhueber génèrent aussi de la forme en agrégeant des souvenirs dans ce temps vide, temps évidé d’instant. L’évènement de ces images est tout à la fois le moment des tirs, celui des ruines elles-mêmes, ainsi que celui de la mémoire violée et dévoilée, éventrée et éparpillée à tout vent.
La série Beyrouth fait ainsi évènement dans la « prise » sur le temps. Elle ne saisit pas un instant décisif quelconque, mais elle instaure différentes temporalités par une multiplicité de temps en présence. Les images sont hantées d’une forme de synchronicité de nombreux instants disparates réunis par l’état de ruine, dans une série où le format et la présentation - sobres et répétitifs - invitent le regardeur à apprécier chaque image de cette collecte comme un objet précieux et unique. Entre chaque photographie il y a un autre laps de temps : celui du mur blanc du musée, mur un temps troué par l’impact des images de Sophie Ristelhueber.
[1] Gaston Bachelard, L’Intuition de l’instant, Paris, Stock, 1992, p. 49.

samedi 24 avril 2010

Et l'amour comme processus de Vie

Par Laurence Gossart

« Apprendre à mourir ? À quoi bon, puisqu’on y parviendra de toute façon ? Mais apprendre à vivre : c’est la philosophie même. »
André Comte-Sponville
[1]


Au moment où nous écrivons, nous vivons. Notre organisme est bien présent dans un espace que nous partageons aujourd’hui avec d’autres êtres. Là, présents dans un lieu, nos organes vitaux sont en bon fonctionnement. La physis est silencieusement à l’œuvre. « Une fois nés / Ils veulent vivre / Et toucher leurs lots / Et ils laissent derrière eux des enfants / Pour connaître les mêmes lots. » Héraclite. Un pluriel : ils tendus vers un même but, vivre. « Ils veulent vivre », ils se battent pour ce temps installé entre deux bornes : la naissance et la mort. Il y a un schéma, mais il y a des individus. Il y a des êtres et il y a l’être. Si les questions sont récurrentes, les approches sont variées. Vivre relève d’un même processus, mais non d’un même vécu. Ce fragment aux accents pessimistes de Héraclite pousse à chercher ce qui justement se trouve dans ce « vouloir-vivre » que Schopenhauer situe dans cette volonté, consciente ou inconsciente, de puissance de vivre - en puissance de vivre, cette entéléchie de l’âme humaine.

De l’Éros vulgaire à l’Éros céleste
La question de la vie sera abordée ici au travers de celle de l’amour. Les scientifiques ont démontré que l’éveil du nourrisson passe en grande partie par le regard de sa mère (et de son père). La caresse, la peau, l’odeur, et puis le regard. Contrairement à d’anciennes conceptions, on sait désormais que le nourrisson voit dès sa naissance. Il reconnaît très vite sa mère. De ces phénomènes physiques, chimiques, notre corps, nos sens d’adultes conservent les traces, les empreintes profondes. Des traces tout autant physiques que psychiques qui déterminent les comportements de l’homme. Ainsi, nous sommes en mesure de nous demander si l’adulte n’est pas inconsciemment amené à reconduire, dans les relations ultérieures, ses contacts avec autrui. L’amour éprouvé par une personne développe en nous le besoin de la voir, de la regarder, mais aussi de la sentir, de la caresser. Des gestes similaires à ceux d’une mère et de son nourrisson. Des gestes amplifiés, décuplés et dont la charge émotionnelle, érotique et sexuelle n’est pas du même registre, mais qui pourtant prennent bien naissance dans ces contacts physiques. Sentir l’odeur de l’autre, percevoir son onde sensuelle, toucher sa matière, ses qualités de peaux, jamais la même suivant la zone de son corps, éprouver ses flux et ses sons : des gestes amoureux, mais qui prennent racine dans l’animal en nous. Réitérant ces contacts, l’homme et la femme ne sont plus des sujets conscients et pensants, mais des animaux qui répondent à l’appel d’une Nature qui à la volonté de croître et pour qui l’Homme n’est qu’un des vecteurs. C’est ainsi que Schopenhauer définit toute forme de contact entre les êtres humains. À ses yeux les sentiments les plus délicats ne seraient que des pirouettes de la nature pour conduire les Hommes à ses fins : se reproduire. Il place ainsi l’être humain dans une position où il est dépourvu de véritable volonté. Son âme, son esprit, sa pensée ne seraient que des marionnettes et seuls quelques esprits supérieurs seraient à même de s’en rendre compte. Entre l’homme et l’animal, point de différence ? D’ailleurs, devons-nous utiliser le terme d’animal ou le concept d’anima ? Qu’en est-il de l’amour et du sentiment amoureux dans ce processus qui anime l’homme et créer de l’être vivant? Platon dans Le Banquet ne se contente pas de remettre en question un amour bestial, il propose une autre forme d’amour qui anime les êtres et les éveille, un amour bien plus profond et qui, à l’inverse de ce que suggère Héraclite dans le fragment proposé en introduction, est un amour qui augmente l’homme et le conduit en prendre la mesure de sa vie. Un Éros céleste, spirituel et non un Éros vulgaire. Un amour qui lui apprend à vivre. Donc entre naître et mourir, il y a un espace que l’homme apprend à occuper différemment chaque fois, chaque jour, chaque moment. Un espace qui peut être le lieu de reproduction sans recul de comportements, ou bien un espace d’une réflexion plus intime, plus fine. C’est dans cet espace que l’Amour prend place. Entre chimie et alchimie, la question de l’Amour s’annonce plus complexe qu’un simple vecteur de la continuation de l’espèce. Vivre, vivre sa vie, ne peut se résumer au fait de permettre à la Nature de créer les conditions de sa poursuite, de sa volonté d’être. Et si vivre c’est apprendre à vivre comme l’énonce Comte-Sponville, quel pourrait être la place de l’Amour dans cet apprentissage de la vie ?

Apprendre à aimer, apprendre à vivre
En fait, si le mot amour nous semble évident dans le langage courant, en réalité il est une manifestation étrange qui nous lie les uns aux autres, qui fait de nous des êtres sociables, des êtres qui vivent ensemble. Pourrions-nous penser que l’amour serait une nécessité qui s’est imposée par l’obligation que l’homme à de vivre en groupe ? Alors, vivre engendrerait l’amour? Tout au moins, vivre engage d’emblée la relation à autrui. Schopenhauer pense que « la bonne société n’a pas seulement l’inconvénient de nous mettre en contact avec des gens que nous ne pouvons ni approuver ni aimer, mais encore elle ne nous permet pas d’être nous même, d’être tel qu’il convient à notre nature ; elle nous oblige plutôt, afin de nous mettre au diapason des autres, à nous ratatiner pour ainsi dire, voire à nous défigurer de nous-mêmes.[2] » À en croire le philosophe, la vie en société serait source de défiguration de notre nature profonde par la multiplication de contacts avec des êtres différents de nous-mêmes. Schopenhauer évince toute forme d’amour de la vie en société. Il n’est pas même question de l’amour de son prochain. Le contact avec autrui serait source de dégradation de sa propre personne. L’amour de son prochain et la nécessité de vivre en commun seraient-ils, là encore, des pirouettes de la Volonté de la Nature? Point d’Éros céleste dans le propos de Schopenhauer, mais au contraire, une remise en question de toute forme de contact entre les êtres humains. Cela dit, nous pourrions considérer que la préservation de l’espèce pourrait uniquement passer par l’acte de la reproduction sans s’encombrer de sentiment. Mais force est de constater que non seulement les êtres humains se reproduisent, mais ils s’aiment aussi. Ils se le disent et se l’écrivent, ils s’animent d’amour, de désir et portent un regard sur l’être aimé bien différent. Dans l’idéal…car l’amour ne se réduit pas à aimer celui ou celle avec qui l’on se reproduit. Le sentiment d’amour est parfois, et malheureusement, de plus en plus dissocié de l’engendrement de l’enfant. La littérature occidentale développe des flopées de nuances du sentiment d’amour. Des sentiments que chacun tente de comprendre et de vivre de façon singulière. Des sentiments que le temps fait varier, des sentiments qui font l’objet de toute une vie. Apprendre à aimer est l’objet de toute une vie. Alors qu’elle est cette alchimie si particulière que ces contacts physiques produisent? En quoi sont-ils source d’amour et surtout, pourquoi sont-ils si essentiels à la vie ? La vie nous montre qu’elle s’apprend. « La Volonté, écrit Schopenhauer, ne prend conscience d’elle-même que par l’intervention de la connaissance : la connaissance est pour ainsi dire la table d’harmonie de la Volonté et le son qu’elle produit est la conscience. [3]» La vie s’apprend, se conscientise, se représente et ces phénomènes-là sont aussi des expressions de la Volonté en acte. Cette Volonté étant première à toute chose elle nécessite pour l’homme d’être acceptée dans son champ de représentations mentales et fédérée par des rituels de vie et des mots qui désigne et domine (en apparence) cet état de fait. L’Amour serait ainsi une simple manifestation de la Volonté, une manifestation qui serait source de connaissance et sujet d’apprentissage. Mais là encore, si le propos du philosophe dévoile la Volonté au travers de la connaissance, rien ne peut empêcher l’autonomie de l’une par rapport à l’autre. Aimer, s’il est l’objet de connaissance, n’en est pour autant pas moins un objet autonome, participant de la Volonté de la Nature. C’est en tout cas ce que tend à montrer la floraison de sentiments d’amour si nuancé qui ne conduisent pas forcément les êtres humains à se reproduire.

Apprendre à vivre serait-il synonyme d’apprendre à aimer ?
Quel est ce drôle d’état qui nous conduit à voir au travers de l’autre, comme un état second, une seconde vie, un second état de notre être ? Et que devient l’Amour, ce joli mot qui rythme nos romances, nos espoirs et cadence toutes les illusions que nous pourrions avoir ? « Qu’un enfant soit engendré, écrit Schopenhauer, c’est là le but unique véritable de tout roman d’amour, bien que les amoureux ne s’en doutent guère : l’intrigue qui conduit au dénouement est chose accessoire.[4] » Oui, bien entendu, le propos du philosophe est d’une troublante vérité, mais d’un cynisme qui pousse à faire ressurgir cet amour dont il est si difficile de parler qu’il hante toujours et encore nos créations et notre quotidien. L’idylle amoureuse est présentée telle une illusion pour tromper les hommes et les conduire à faire l’amour pour se reproduire. Et ce roman d’amour dont parle Schopenhauer serait-il le roman fantasmé d’un amour désiré, mais qui n’a pas été ; palliatif d’une triste réalité celle d’un quotidien moins peuplé de sentiments que ne le sont parfois les romans de gare. Vécue ou fantasmée, la poésie de l’amour aide à vivre l’enfer de journées vides de sens. Et il serait tentant de dire que c’est bien l’amour qui donne force à la vie, et que, bien qu’étant une des manifestations de la Volonté de puissance, il est essentiel au bon développement de l’être vivant. Devrions-nous nous arrêter là dans cette tentative de compréhension de l’amour ? Embrasser, sentir, caresser, toucher, et, inversement, être embrassé, être senti(e), caressé(e) sont les actes fondateurs d’une relation entre deux amants. L’amour, le sentiment amoureux, se trouve au centre de ces attentions, de ces articulations entre les corps, de leurs glissements et pénétrations. Une chimie des perceptions que la physis accroit. Le désir entre dans une danse où les flux circulent d’un corps à l’autre, des corps qui s’enlacent, s’attrapent, s’empoignent pour se mener à l’extase.

La vie, un phénomène d’accroissement
Croître, grandir était pensé dans l’antiquité comme un concept essentiel. On le trouvait sous le terme de physis. Il deviendra par la suite chez les Latins la Nature, la nature naturante. Le concept de physis désigne ce qui pousse, ce qui croit, se qui se développe, ce qui se génère. « Par rapport au monde, écrit Schopenhauer, l’acte de la génération apparaît comme le mot de l’énigme. Le monde est en effet étendu dans l’espace, vieux dans le temps, et présente une inépuisable diversité de figures. Tout cela n’est pourtant que le phénomène de la volonté de vivre ; et le centre, le foyer de cette volonté est l’acte de la génération. Ainsi, dans cet acte s’exprime avec toute la clarté possible l’essence intime du monde. C’est même à cet égard, un fait digne d’attention qu’on nomme absolument « la volonté » […] Expression la plus nette de la volonté, cet acte est donc le centre, le résumé, la quintessence du monde [5]». Et plus loin dans le même texte, Schopenhauer poursuit « La volonté trouve son foyer, c'est-à-dire son centre et sa plus haute expression, dans l’instinct sexuel et sa satisfaction ; c’est donc un fait bien caractéristique et dont la nature rend naïvement compte dans son langage symbolique que la volonté individualisée, c'est-à-dire que l’homme et l’animal ne peuvent entrer dans le monde que par la porte des parties sexuelles.[6] » Etrange remise à sa place de l’homme ! Et pourtant, cet instinct de reproduction est bien l’entrée, en effet, de l’homme dans la vie. C’est tout simplement par le sexe qu’il advient, par la rencontre de deux organes génitaux mâle-femelle qu’il arrive au monde. Mais avons-nous vraiment besoin de nous aimer pour nous reproduire ? Non. C’est donc que quelque chose d’autre nous meut. Ainsi, si le propose Schopenhauer est un propos criant de vérité, il place sa « Métaphysique de l’Amour » dans le registre du vivant, le confondant ainsi avec celui de la vie. Mais ces deux notions appellent à distinction. L’amour est-il une manifestation de la vie ? Schopenhauer à ce sujet écrit : « On croit que l’instinct est presque nul dans l’homme, sauf tout au plus au moment où, nouveau-né, il cherche et saisit le sein de sa mère. En réalité, nous avons un instinct très déterminé, très net et très compliqué dans le choix si délicat, si sérieux et si opiniâtre d’un autre individu pour la satisfaction du besoin sexuel. [7]» Si l’homme détermine ses besoins par son instinct, peut-on imaginer que l’amour serait une forme conscientisée de cet instinct. Dire « Je t’aime » serait-il l’énonciation acceptée - et surtout socialement acceptable - du besoin qui lie deux êtres qui s’accouplent ?

L’amour force magique du vivant
L’amour comme manifestation de la vie, comme force qui éveille l’homme, le déplaçant ainsi de sa qualité d’être vivant à celle d’être éveillé. Mais qu’entend-on ici par « être éveillé » ? Nous dirions qu’il s’agit d’un être qui devient conscient. Être conscient, c’est être inscrit dans un processus de conscientisation qui fait partie de la vie, et plus exactement, qui donne vie ; non une vie biologique, mais une vie spirituelle, une vie de l’âme. « Parmi les corps naturels, écrit Aristote, les uns ont la vie, les autres ne l’ont pas ; la vie telle que je l’entends consiste à se nourrir soi-même, à croître et à dépérir. [8]» Ce premier état de fait, défini par Aristote, sera la condition, ou plutôt le lieu, du développement de l’âme : l’être en vie, c'est-à-dire l’être animé. Mais la vie ne s’arrête pas à ce stade, car « ce n’est pas le corps séparé de l’âme qui est en puissance de vivre, mais celui qui la possède […][9]». L’âme serait donc l’entéléchie, cette énergie agissante qui permet, d’après Aristote, d’actualiser la vie contenue virtuellement dans le corps vivant. Et comment éveiller cette âme, lui octroyer la plénitude de sa Volonté de puissance inconsciente ? L’amour agit à ce moment comme levier et vecteur qui démultiplie la Volonté de puissance de l’être. Alors que dire d’un amour qui n’aurait comme fonction que la perpétuation de l’espèce comme le soutient Schopenhauer ? L’amour a cette force magique de nous rendre vivant. C’est lui qui guide la Vie. Apprendre à vivre serait donc aussi apprendre à aimer. Apprendre à aimer non juste pour la satisfaction d’un instant de procréation qui n’a pour fonction que la perpétuation de l’espèce. Un amour qui nous apprend à vivre avec l’autre. Héraclite écrivait « Et ils laissent derrière eux des enfants ». Si l’on prend le propos du philosophe à un premier degré, nous y percevons l’amertume d’une reproduction de phénomène sans signification qui se contente d’être. Des êtres qui se contentent d’être. Des êtres vivants et non des êtres en vie. Mais entre les deux bornes qui jalonnent la vie que sont la naissance et la mort, certains êtres s’arrachent de la spirale de la reconduction de comportements pour s’élever vers une pensée de la vie, sur la vie. Quelle est-elle cette vie ? Comment la vivre ? Comment l’occuper ? Comment lui donner sens ? L’amour occupe une bonne part de ce temps à l’échelle humaine. Les traces de nos prédécesseurs nous guident dans l’apprentissage de cette vie, les œuvres foisonnent de rencontres, de désirs, d’échecs, mais aussi de bonheurs, de parcours multiples et singuliers. En effet face ce phénomène, la vie, auquel chacun de nous est confronté, quelles vont être les comportements, les réponses, les actes ? Au schéma général, chacun offre, au groupe que constitue la communauté humaine, une proposition. Et l’amour chaque fois y trouve une place de choix.
[1] André Compte-Sponville, Dictionnaire de la philosophie, Paris, Le Grand Livre du Mois, p. 620.
[2] Arthur Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Paris, Puf, 1994, p. 102.
[3] Arthur Schopenhauer, De la Volonté dans la Nature, Paris, Puf, 1986, p. 124.
[4] Arthur Schopenhauer, » Métaphysique de l’Amour », in Pensées et Fragments, Genève, Ressources, 1979, p. 88.
[5] Arthur Schopenhauer cité par Clément Rosset, in, Schopenhauer, Puf, Section “Philosophes”, Paris, 1968, p. 78. Il s’agit de choix d’extraits présentant la pensée du philosophe.
[6] Ibidem, p. 80.
[7] Ibidem, p. 76.
[8] Aristote, De l’Âme, Paris, Gallimard, 1989, p. 39.
[9] Ibidem, p. 41.

dimanche 11 avril 2010

A propos de 11 septembre 2001, Sean Penn

Par Laurence Gossart

Pourquoi je pense à Guernica de Pablo Picasso en regardant ce court métrage de Sean Penn ? Pour sa valeur universelle, pour sa qualité de métaphore qui touche à la fois à l’évènement singulier, mais à quelque chose de bien plus vaste : la douleur, l’absence et la mort de l’être cher …l’absence et l’impossibilité d’oublier…
L’enfermement dans un univers où seul l’espace mental de l’homme concerné existe n’est pas sans nous suggérer le mythe de la caverne de Platon. Un enfermement, un repli sur soi au sein duquel le corps et l’âme de l’absente sont encore palpables. L’espace mental de l’homme endeuillé devient l’espace réel laissé en l’état comme juste avant l’évènement…Réalité et fictions intérieures se fondent dans ce petit appartement aux lumières ténues virant sur le sépia.
Touchée, émue par la juxtaposition dans une première partie de gestes simples du quotidien filmés en plans serrés assemblés, posées les uns au côté des autres. Rythmé par un réveil, le temps s’écoule, s’écoute, parfois même s’égoutte. Ce même temps s’étire à certains moments pour traduire le drame…la dramaturgie d’instants du quotidien où chaque geste jalonne et ritualise le jour…et maintient en vie. Faire comme si rien ne s’était produit, et pourtant, progressivement la caméra ouvre son champ aux signes de l’absence, à cet univers resté en l’état, aux concrétions d’instants pétrifiés.
Douleur muette. Le vivant calciné est ici traduit par le rosier. Celui-ci est employé comme métaphore de la femme disparue, de ces couleurs et lumières, de sa fragilité surtout. Mais plus que tout, il devient support des projections, du dialogue intérieur traduit en souvenirs, regrets, mais aussi en désir de celui des deux qui est resté. Le rosier est-il un leurre ou un « symbolon» ? Est-il une force de substitution ou bien a-t-il fonction de remplacement de l’être cher ?
La lumière pénètre enfin dans cet antre, cette caverne en effet…le rosier fleurit, offre sa multitude de boutons plus ou moins ouverts et épanouis. Ils sont colorés. Colorés de bonheur, de printemps, comme si Flore était venue irradier la chambre ce matin-là, éclairant chacune des roses au passage de ses multiples voiles. Mais si cette abondance de couleurs annonce les prémices d’une renaissance de la plante, il n’en est pas – ici - de même pour l’être qu’il représente pour cet homme seul. Je pensais à Guernica, car il témoigne un drame tout aussi fort. Mais c’est l’absence de couleur qui m’intéresse ici. On avait empêché Picasso de mettre de la couleur, comme si la perception de l’intensité dramatique se mesurait à sa plus ou moins grande intensité colorée… Je laisse en suspens. Et j’ai envie de faire une autre hypothèse que celle de la lumière trop vive, difficile à supporter, annonciatrice d’une vérité révélée. Une hypothèse qui tendrait plutôt vers la mise au jour progressive de la folie due au deuil impossible.